La Biennale de sculpture de Saint-Jean-Port-Joli
La Biennale de Sculpture Saint-Jean-Port-Joli
Région Chaudière-Appalaches

 

 

  
Beatrice Deer commissaire


Anirniq, le nordet déboussolé !  


Anirniq
, c’est l’esprit et le souffle du Nord.

En juillet prochain, le vent du nordet[1] balayera Saint-Jean-Port-Joli à en rendre folles les boussoles!

Déboussolé, dans le sens de perdre ses repères artistiques et culturels. C’est déjà ce qui se passe pour un artiste au moment d’un évènement du type symposium où il doit souvent travailler avec la présence du public pour un temps donné.

À l’été 2016, La Biennale de sculpture de Saint-Jean-Port-Joli va encore plus loin en invitant, grâce à notre commissaire Beatrice Deer et l’Institut culturel Avataq, des artistes inuits du Nunavik qui seront jumelés à d’autres artistes liés à Saint-Jean-Port-Joli.

Lucassie Echalook sera le doyen de La Biennale. À 74 ans, il assistait cet automne, pour la première fois de sa longue carrière de sculpteur, à une exposition de ses œuvres. C’était à l’occasion d’Ullumimut—Entre tradition et innovation, une exposition en duo avec Mattiusi Iyaituk qui avait lieu à la galerie McClure à Westmount. Très ému, il ne comprenait toutefois pas à quoi ça rimait de rassembler des sculptures presque sorties de sa mémoire. Depuis longtemps, ses œuvres sont achetées par des amateurs d’art provenant de tout le pays et par de prestigieux musées à travers le monde. Malgré tout, il chasse encore et toujours pour nourrir sa famille nombreuse comportant plus d’une dizaine d’enfants et de petits enfants qui vivent tous à Inukjuak. Il ne parle ni anglais ni français.

Le chaudronnier du laiton Bernard Paquet réalisait à l’été 2015, une œuvre d’intégration pour Lucassie à partir d’une sculpture sur pierre apportée au Sud par l’architecte du projet. C’était la seconde fois que Bernard réalisait une sculpture pour un artiste du Nord dans le cadre de la Politique d’intégration des arts à l’architecture (le 1 %, comme on l’appelle familièrement). Bernard n’a jamais été mis en contact avec les artistes inuits. On peut comprendre, car la logistique et les coûts de déplacement sont énormes. Sauf qu’à l’été 2016, Bernard et Lucassie travailleront, ensemble, à Saint-Jean-Port-Joli. Le public pourra bénéficier de leurs échanges.

Nous voulons favoriser ce type de rencontre pendant La Biennale : des artistes du Nord et du Sud vont apprendre à se connaitre à travers le travail artistique. De ces jumelages, il en résultera des choses étonnantes! 

Vous remarquez que nos artistes choisis au Sud sont parfois assez proches du métier. Il s’agit d’une demande des gens du Nord. Par exemple, certains veulent chaudronner le métal et faire plus gros (sans passer par la technique onéreuse de la fonderie). Ainsi, Mattiusi Iyaituk d’Ivujivik fait un travail de taille directe et d’assemblage très personnel, privilégiant l’imagination et la mixité de matériaux. Il sera jumelé à la forge avec l’artisan Étienne Guay. Lui-même fils de forgeron, Étienne s’inspire de la nature environnante et des matériaux parfois recyclés qu’il y trouve pour réaliser des œuvres personnelles ou pour le 1 %.

D’autres veulent travailler le bois (matériau assez absent au Nunavik). Nous avons jumelé Denys Heppell, un artisan traditionnel avec plus de 50 ans de pratique, à la jeune artiste Charleen Watt de Kuujjuaq très intéressée par la sculpture animalière aux formes simplifiées parfois ajourées. Les deux artistes ont d’ailleurs eu l’occasion de se rencontrer lorsque Charleen a été invitée pour la plus récente Fête d’hiver de Saint-Jean-Port-Joli.

Plusieurs artistes du Nunavik travaillent les textiles. Encore maintenant, les femmes fabriquent des vêtements avec les cuirs et fourrures issus de la chasse. D’autres font des bijoux avec des os et des fanons de baleine, de l’ivoire de morse ou de l’andouiller de caribou. Nos choix sont aussi en accord avec ces métiers d’art, mais tout en débordant cette notion. 

Le duo de Julie Simoneau, sculpture-textile, et d'Anna Ohaituk d'Inukjuak, une experte en vannerie inuite, couseuse reconnue et surtout professeure de culture traditionnelle, est un bel exemple en ce sens. Il y a aussi Judith Dubord (artiste du verre et céramiste) jumelée à Julie Grenier originaire de Kuujjuaq, particulièrement fascinée par le travail des perles de verre colorées et la confection de vêtements traditionnels inuits.

L’écosculpteur Alain Cadieux fait des cueillettes pour ses assemblages dans l’anse à proximité de son chalet-atelier. Il sera jumelé à Mary Paningajak Alaku d’Ivujivik, qui elle aussi recycle, mais tout en réinventant les arts graphiques inuits, comme son père (Tivi Paningajak) le faisait avant elle. Depuis toujours, cette attitude responsable est liée à la survie dans le Nord.

Enfin, Jean-Pierre Morin est un sculpteur réputé pour ses œuvres d’art public. On le jumelle ici à Jusipi Kulula, un sculpteur de Quaqtaq qui s’est découvert sur le tard une passion pour la sculpture de grand format. Il compte à son actif deux œuvres d’intégration à l’architecture au Nunavik. Ce duo sera installé, pour le temps du travail en atelier, à Est-Nord-Est résidence d’artistes. Est-Nord-Est se situe toujours dans l’ancienne école de sculpture, ce lieu mythique où le jeune Jean-Pierre Morin a appris son métier.

Pour juger de ce projet de biennale, il faut assurément changer de paradigme. La logique moderniste propre au vingtième siècle en art est inexistante dans le Nord. L’art pour l’art et la nouveauté à tout prix ne font pas partie des préoccupations des Nunavimmiuts (les Inuits du Nunavik), cela ne nous empêchera pas de débattre de la fonction de l’art et de nos valeurs réciproques au moment d’une table-ronde à ce sujet.

On se dit « ouvert » à la différence, mais qu’en est-il vraiment? Ces artistes du Nunavik contactés par la commissaire Beatrice Deer ont accepté notre idée d’échange ici à Saint-Jean-Port-Joli. Ils veulent nous connaitre et apprendre sur nos façons de faire. Ne croyez pas que cela s’est fait facilement. Ils demeurent terriblement méfiants envers nous et on comprend pourquoi! Ils nous parlent avec méfiance du Plan Nord, et encore des chiens abattus pour des raisons sanitaires les enfonçant davantage dans la sédentarisation, de ces déportations plus au Nord en vue d’assurer la souveraineté territoriale canadienne ou encore de l’interdiction de parler leur langue à l’école. Nous tenterons à Saint-Jean-Port-Joli d’appliquer un baume sur des blessures anciennes en encourageant le dialogue et en offrant une autre image des gens du Sud.

Nous chercherons à offrir de nouvelles expériences de travail pour tous ces artistes. Ils apprendront réciproquement de la façon de faire de l’autre. Ce projet de Biennale est innovateur à plus d’un chapitre. Il mise sur la rencontre et nous croyons que plus que la langue, c’est le jeu du métier qui favorisera la communication entre les artistes. Il ne nous est pas venu à l’esprit d’agir autrement afin de provoquer des créations singulières.

On souhaite que les artistes du Nord soient intéressés par la création d’œuvres collectives et qu’ils s’ouvrent ainsi à un prolongement de l’expérience. Plusieurs sculpteurs au Nunavik travaillent derrière leur maison ou dans un abri de fortune avec des outils rudimentaires. Avec ce projet de La Biennale, l’idée d’Aumaaggiivik, le Secrétariat des arts du Nunavik (un département d’Avataq) est d’encourager les regroupements d’artistes au Nunavik, mais surtout d’éveiller à l’immense potentiel des collaborations artistiques. Il s’agit aussi de découvrir le plaisir de l’expérimentation de nouvelles techniques et d’oser passer à l’échelle monumentale.

Le nordet de cet été apportera un vent de fraîcheur sur La Biennale et la communauté artistique de la région. L’esprit d’ouverture, le dialogue interculturel Nord/Sud, l’intuition créatrice et la maîtrise du métier formeront l’amalgame d’une alchimie inédite. Ça promet!

En terminant, peu de gens savent qu’un haut fonctionnaire au milieu du XXe siècle recommandait d’éviter qu’une rencontre se fasse entre les sculpteurs du Nord et ceux de Saint-Jean-Port-Joli. Et bien, ce rendez-vous avec l’histoire aura lieu cet été!

 

Michel Saulnier
Chef de création à La Biennale de sculpture


[1] Le nordet est un vent en provenance du nord-est. Il souffle de l’aval du Saint-Laurent vers l’amont au Québec. et amène généralement des températures froides.



 

 

 


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